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le mardi, 06 mars 2012 à 07:58

Un Destin sur le Fil de l’Histoire

Istanbul, Mars 2011

Une senteur de colonie de vacances

Ella au dortoir à Istanbul

Les auberges de jeunesse étaient de véritables viviers humains. Non pas que je me réjouissais de ces quelques jours à dormir à vingt dans une odeur de chaussettes mouillés, mais le prix d’une nuit en dortoir défiait toute concurrence et les rencontres étaient moins édulcorés que dans un quatre étoiles, alors que nous devions quitter l’appartement où nous étions logé à Istanbul jusqu’à là (càd en tout et pour tout 2 mois et demie!) pour quelques jours. Les garçons adorèrent leur lit à étage, d’autant que la neige avait revêtu la Mosquée Bleue et le musée Sainte Sophie de son blanc manteau, juste en face. Ella, du haut de ses un an et quelques, s’endormait partout pourvu que son nez délicat respire l’odeur des seins de sa mère.

Voyageuses dans l'âme, babysitter à l'occasion...

Nous ne détonnions pas trop dans la faune touristique. En face de nous, un jeune russe de 20 ans vivait là depuis un mois, ce qui lui donnait le privilège de choisir le meilleur lit, vis à vis d’un des deux chauffages électriques du dortoir. Pendant deux nuits, par ailleurs glaciales, deux charmantes américaines, qui parcouraient le monde depuis la fin de leur diplôme en donnant des cours d’anglais, donnèrent au dortoir une note de fraicheur printanière. Elles avaient à peine mis 24 heures pour trouver un travail et un appartement dans cette cité dynamique.

Et dans un élan d’enthousiasme elles nous avaient proposé de garder nos trois mioches. Il ne va pas sans dire que nous avons profité de l’occasion pour nous offrir une sortie au hammam en amoureux. A notre retour nous pouvions que constater la remarquable implication de tout le dortoir à faire dormir Ella, non sans peine, mais néanmoins couronnée de succès. Ce devait cependant rester une proposition unique…

L’homme en cuir noir

Beni à la cantine de l'auberge.

Un matin que nous jouions des coudes avec un groupe organisé de touristes français pour avoir une place au petit déjeuner, un homme nous invita à sa table. Beni (prénom changé à la demande de la personne) était tunisien et parlait couramment le français et l’allemand. Il était proche de la quarantaine, baraqué avec une veste de cuir de couleur foncé qui lui donnait un air de dur à cuire, penchant police secrète.

Arrivé quelques jours avant nous et grâce à ses talents linguistiques il connaissait déjà tout le monde, les employés syrien et géorgien, le patron turque, les touristes. « Je suis ici pour faire du business ». Il tenait un commerce au bord de la mer en Tunisie, mais depuis le printemps arabe, il y avait à peine 3 semaines, les touristes avaient désertés le pays. « Les affaires sont au point mort certes, mais les promenades le long de la plage ont retrouvé un parfum d’enfance ».

L’homme était d’emblée touchant. Il parlait par petites touches sans lever le regard. La conversation s’engageait facilement. La situation au bled, comment les gens s’étaient organisés pour assurer leur sécurité via les SMS et internet. Et son envie à lui de prendre un bol d’air, de ne pas trop s’impliquer.

A propos du comte de Monte Christo

Beni a passé presque 4 ans en prison.

Beni était sur sa lancée. Je l’écoutait d’une oreille un peu distraite, préoccupée par l’organisation de la journée et des enfants qui tourbillonnaient autour de nous quand soudain je suis captée par ses mots: « Le film du Comte Monte Christo est un peu décevant. Il fait l’impasse sur une grande partie de la détention du héros pourtant, la description du calvaire d’Edmond Dantès est si juste et si troublante que je pense qu’il a du nécessairement vivre lui-même l’emprisonnement ». Silence. « Tu as fait de la prison ? » « Oui, 3 ans et 8 mois. Pour des raisons politiques. »

Beni allait fragmenter son histoire le long de ses quelques jours passés ensemble dans ce dortoir en contant une partie à Patrick et d’autres parties à moi. Nous avions du mal assembler les pièces et l’homme nous intriguait. Il avait vécu plusieurs vies non sans en avoir payé le prix. Semblant plus âgé que son âge, seul son regard gardait une lumière enfantine.

Traducteur en Allemagne, enseignant au Pakistan

Café place Taksim. Le propriétaire d'origine marocaine: "J'ai choisi de venir à Istanbul. Contrairement à l'Europe, raciste, ici c'est une société tolérante."

A la vingtaine, assoiffé de liberté, son diplôme universitaire d’allemand en poche, il quitta la Tunisie pour l’ Allemagne où il bossa comme traducteur à l’office des réfugiés. Il en gardait une vive connaissance de l’être humain. Critique et sensible, il avait appris à séparer le bon grain de l’ivraie, la persécution avérée de l’histoire montée de toutes pièces. Son travail sensible et crucial consistait à traduire les propos des demandeurs d’asile le plus fidèlement possible de l’arabe à l’allemand, sans y apporter sa coloration, son avis personnel, pour que l’agent de l’immigration puisse, lui, se faire son propre opinion. Néanmoins, son avis comptait parfois. La langue cache parfois des nuances qu’il est difficile, voir impossible de traduire littéralement.

A cette époque, il se maria avec une allemande et eut un enfant. Le mariage capota. Il se trouva dans l’obligation administrative de quitter l’Allemagne. Un peu plus tard, l’homme en quête d’absolu décida de partir au Pakistan, pour y enseigner l’arabe dans une madrasa ou école coranique. C’était plusieurs mois avant les évènements du 11 septembre 2001. Pourtant, après cette date, il mit encore plusieurs mois avant de quitter le Pakistan pour rentrer au pays. Autant dire que cette recherche d’absolu qui dura presque deux ans tombait mal.

La Tunisie sous Ben Ali

Sultan Ahmet, Istanbul, snow

Le quartier de Sultan Ahmet, Istanbul, sous la neige.

A son retour en Tunisie, il s’est fait cueillir par la police et fut mit au cachot du ministère de l’intérieur, une prison secrète exclue des visites du CICR. Il y est resté enfermé trois ans et huit mois. Du séjour dans cette geôle il nous racontait que superficiellement l’horreur de la torture qui transpirait pourtant de son regard, comme par pudeur pour nos enfants qui jouaient autour de nous, ou par pudeur envers notre famille, qui était loin de ce sombre monde-là. Ou peut-être parce ce qu’il y a des choses qu’on ne peut dire avec des mots.

A sa libération, il resta sous surveillance, avec une interdiction de voyager, mais avec l’autorisation de recommencer une activité professionnelle, une échoppe à souvenirs pour touristes. Il nous racontât avec ironie les conditions de cette « liberté » retrouvée, assigné à résidence. Ainsi il possédait deux téléphones mobiles, un enregistré à son nom, sous écoute, où la sécurité d’état pouvait le joindre à tout moment pour contrôler ses faits et gestes, et un deuxième au nom de quelqu’un d’autre qui lui permettait de communiquer avec ses amis sans les mêler à ses démêlés avec la police. Régulièrement, lors d’événements ou de visites de responsables étatiques dans sa ville, la police l’appelait pour le mettre préventivement en prison « pour sa sécurité ».

Topkapi Hagia Sophia snow

L'enceinte de Topkapi et le lavoir devant Hagia Sophia sous la neige.

A propos de la sécurité intérieure, il nous racontât la blague suivante, courante en Tunisie et qui semblait bien dépeindre le climat de suspicion absurde régnant durant les années Ben Ali.

Une homme de la sécurité d’état interroge un tunisien. « Tu es avec nous ou avec Eux? » « Euh… avec vous, bien sûr! » « Mais nous sommes Eux! »

A la suite du printemps arabe et de la chute du régime de Ben Ali, il recouvra entièrement sa liberté de mouvements, la possibilité de demander un passeport et de quitter à nouveau le pays. Vu l’absence de touristes, son affaire tournait à vide et il ressentait le besoin de prendre de l’air. Il décida de partir à Istanbul. Il y avait des vieilles connaissances. Et pour y respirer une air de liberté, se perdre dans les dédales de cette ville sans fin. Puis peut-être à la quête d’une opportunité de reconstruire sa vie, loin de l’odeur des cachots moisis qu’il avait connu derrière les murs immaculés du ministère de l’Intérieur tunisien.

Et participer à la reconstruction de son pays? Non merci. La prison avait laissé des marques, au propre comme au figuré et ces plaies avaient besoin d’être pansées. Beni avait besoin de se protéger avant toute chose, avant tout nouvel engagement idéologique.

D’ailleurs le petit déjeuner fut interrompu par un appel. C’était sa deuxième épouse, retournée en Allemagne visiter sa famille alors que lui était ici, qui venait au nouvelles. Elle aussi était allemande comme la première. Au fait elle était son premier amour, qu’il avait rencontré en Tunisie dans sa jeunesse. Et il s’étaient remis ensemble après sa libération il y a deux ans. La vie reprenait peu à peu ses droits. Son épouse, les enfants, c’était désormais ses priorités.

Papillon

Yeni Camii Istanbul

Beni à Istanbul devant la Yeni Camii (Nouvelle mosquée) datant du 17ème siècle.

Notre prochaine rencontre se déroula une semaine plus tard, sur la terrasse ensoleillée d’un petit troquet entre le marché aux épices et la « Yeni Camii », la « Nouvelle Mosquée » à coté du port d’Eminonü. C’était un de nos endroits préfères à Istanbul, coincé entre les échoppes de plantes jardinières en pleine éclosion. L’hiver quittait doucement la ville pour laisser la place au printemps. La veste en cuir couvrait néanmoins toujours les épaules de Beni, tel une carapace.

Bosphore Üsküdar Eminonü ferryboat

Sur le Bosphorus entre rive asiatique (Üsküdar) et rive européene (Eminonü).

Nous nous sommes retrouvés avec une heure de retard. Beni s’était perdu dans la masse des chalutiers faisant le lien entre les différents quartiers, des bords européens et asiatiques. Il nous avait prévenu qu’il avait pour habitude de se perdre dans les rues d’Istanbul, on l’apprenait pour les bateaux.

C’était l’heure de la prière. Les muezzins des mosquées environnantes se donnaient la réplique. Nous aimions particulièrement le muezzin de la « Yeni Camii », porté par son vibrato et sa ferveur unique. Leurs chants envoutaient la ville d’une atmosphère particulière, hors du temps, s’infiltrant dans toutes les ruelles, le moindre recoin.

Sultanahmet, Blue Mosque, Istanbul

Sultanahmet, la Mosquée Bleue, Istanbul.

Beni ferait l’impasse sur cette prière. Le quota de cinq prières quotidienne était selon l’islam allégé pour les voyageurs, catégorie dont faisait désormais parti Beni. Nous étions quelque peu dubitatifs. Ne faisait-il pas un mois, voir un peu plus qu’il était désormais à Istanbul? N’avait-il pas quitté le dortoir surpeuplé pour un petit appartement communautaire à vocation temporelle plus longue? Beni restait vague sur la définition du statut de voyageur. Le coran semblait laisser une certaine marge d’interprétation, dont il faisait allégrement usage en ce moment.

Lors de notre première rencontre à l’auberge de jeunesse nous avions eu connaissance surtout de l’itinéraire physique de Beni. Il nous manquait le cheminement idéologique, ses motivations, pour comprendre l’ensemble.

Tee at Cinili Camii, Istanbul

Manu se voit offrir un thé à Cinili Camii, Istanbul.

Il avait grandi dans un milieu intellectuel, passé des heures à fouiller les livres de la bibliothèque fournie de son père, imam et enseignant au village. Il adorait se plonger dans la lecture. C’était une situation plutôt privilégiée. Même si la situation de la religion était fort différente en Turquie et en Tunisie. En Turquie les dons des croyants permettait encore de construire autant de nouvelles mosquées que de quartiers, alors qu’en Tunisie, ils ne suffisaient même pas à payer des muezzins. Selon Beni les appels à la prières y étaient la plupart enregistrés sur cassettes. Et bien sûr, l’activité des mosquées en Tunisie était fortement surveillée.

Emplettes coquettes à Istanbul.

Il nous expliquait la différence entre les différents courants religieux que comptait l’islam: principalement sunnites et chiites. Ce qu’étaient les salafistes, wahhabites ou les alaouites. Et les liens avec la géopolitique récente, les révolutions au Bahreïn, en Syrie. Le rôle de l’Iran. Lui-même appartenait au courant wahhabite, connu chez nous sous l’incarnation de la rigueur islamique la plus radicale. Sa vision de la religion semblait contraignante et culpabilisante comme jadis la chrétienté chez nous. Une croyance proche de l’absolu, exigeant la quête de perfection dans un cadre rigide. Nous-mêmes le sentions parfois tiraillé par la culpabilité face à cette croyance qui gérait le rythme de la journée par les prières ainsi que le rapport aux autres, notamment aux femmes. Lui qui avait connu la vie en Occident, « un rythme de fou », mais avec néanmoins certaines libertés, et qui s’était marié à deux reprises avec des Allemandes.

Parler d’Oussama Ben Laden, était s’inviter sur un terrain glissant, inquiétant. Derrière cet homme que nous avions découvert avec un regard si doux, humain et avenant, se trouvait un autre au regard plus dur, enflammé, à peine voilé, avec des convictions plus difficiles à entendre, comme une certaine légitimation de la violence. Ses paroles laissaient paraître son séjour de deux ans au Pakistan sous une autre lumière. Et nous ne pouvions nous empêcher de nous demander si cet homme avait peut-être passé certaines barrières, ou avait pensé les passer.

7 vies de chat

Les 7 vies de Beni.

Beni disait de lui-même que s’il avait été un animal, il aurait été un chat. Un chat avec sept vies. Il considérait qu’il débutait là sa quatrième vie. Autant qu’au début d’une nouvelle vie nous le sentions à la croisée de deux chemins, d’une vie menée sur le fil du rasoir. Il avait tendance à se perdre dans les rues d’Istanbul. Pour nous il était évident qu’il n’y avait pas que dans les rues qu’on pouvait se perdre, tout comme la prison n’était pas que dans les tréfonds de caves humides.

Les adieux avec Beni furent émouvants. C’était un gars vraiment attachant, touchant, malgré ses côtés sombres et tranchés. « Inch’Allah », si Dieu le voudrait, nous allions un jour nous revoir. Nous l’espérions.

« Avec nous ou avec Eux? » Le monde nous semblait plus complexe que cela. Cette vision manichéenne ne répondait pas aux questions que soulevaient notre voyage aux rencontres aussi surprenantes qu’impromptues. Que ce soit avec un ancien des jeunesses hitlériennes, d’anciens soldats d’une guerre menée par des psychopathes du nettoyage ethnique ou d’une famille qui dans leur salon affichait le portrait d’un criminel de guerre notoire.

Chacune de ces personnes rencontrées semblaient être ou avoir été porteur d’idées des plus sombres à nos yeux et qui pourtant contrastaient avec leur humanité dont ils faisaient part à notre égard. Manu et Leeroy les appelaient les méchants-gentils.

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